Politique

SAID SADI : « PRÉSIDENTIELLES, honneur là-bas, déshonneur ici. »

SAID SADI : " PRÉSIDENTIELLES, honneur là-bas, déshonneur ici."

Par Said Sadi.

Ce 15 septembre 2019, les Tunisiens ont accompli leur devoir électoral pour élire un président de la République sous les auspices d’une commission indépendante des élections dont la gestion n’a pas connu, jusque là, de contestation depuis qu’elle a été installée à la suite de la chute du dictateur Benali. A côté de cette instance tunisienne, toutes les ONG étrangères souhaitant participer à l’observation – en amont du processus électoral comme le jour du vote – ont exercé leur mission en toute liberté. Signalons aussi que le scrutin survenu après le brusque décès de l’ancien président Béji Caïd Essebci s’est tenu dans les délais constitutionnels.

Dans la soirée, les médias annonçaient les noms des deux candidats ayant pu accéder au deuxième tour, situation inconnue dans le très orgueilleux système algérien. Kais Saied qui est arrivé en tête est un enseignant conservateur dont la proximité avec la salafia locale pose question à de nombreux Tunisiens. Il a le soutien d’une bonne partie de la jeunesse qu’il a investie depuis au moins cinq ans. Le second, Nabil Karoui est un homme d’affaire emprisonné pour blanchiment présumé. Il a, malgré tout, pu concourir car la loi le lui permet.

L’arrivée en tête de deux candidats anti-système confirme une tendance générale du rejet de l’ordre institutionnel tel qu’il a été conduit jusque là, notamment dans sa traduction sociale. Du coup, et comme il fallait s’y attendre, la coalition du pouvoir sortant agite déjà le spectre de l’aventurisme, espérant limiter la casse lors des prochaines législatives. Pour autant, la stabilité tunisienne n’est pas vraiment menacée par ce séisme politique. Un homme controversé, Moncef Marzouki, a exercé le pouvoir suprême après la révolution du jasmin. Une fois son mandat terminé, il est parti dans le calme car dans le pays de Bourguiba, outre la vigilance permanente des femmes, les prérogatives du chef de l’Etat sont considérablement limitées.

C’est que les Tunisiens, eux, ont fait les choses dans l’ordre. Ils ont d’abord organisé des législatives et changé leur constitution. Ils peuvent aller vers des présidentielles sans grands dommages pour la stabilité du pays et les libertés démocratiques. Evidemment, le scénario n’est pas idéal. Evidemment, rien n’est définitivement acquis et évidemment que la construction démocratique demeure fragile. Dès aujourd’hui, les élites tunisiennes cherchent à comprendre les tenants et les aboutissants de ce tsunami. Mais du point de vue de l’Histoire longue, la Tunisie citoyenne avance sur des bases plutôt saines. Laborieusement certes, l’Etat de droit vit et grandit chez nos voisins de l’est. Pour eux, comme pour nous, il faut prier afin que cette maturation pédagogique et politique soit toujours poursuivie avec des règles admises et respectées par tous.

Ceux qui suivent la situation politique de ce pays savent que la transparence et la régularité des élections y sont l’objet d’une bien légitime fierté. En Tunisie, le respect du vote du citoyen est vécu comme l’une des sources qui fondent son honneur national ; honneur sur lequel personne n’a jamais rien concédé.

Caprices du calendrier, le même jour en Algérie, Abdelkader Bensalah, posé à la tête de l’Etat par un militaire qui devait être mis à la retraite il y a une quinzaine d’années déclare : « dans le cadre des prérogatives constitutionnelles qui me sont conférées, j’ai décidé de fixer la date de l’élection présidentielle pour le jeudi 12 décembre 2019 ».
La toile s’embrase aussitôt. Nombreux sont les Algériens qui ont ressenti la même humiliation que celle qu’ils ont éprouvée quand le conseil constitutionnel avait validé la candidature d’un fantôme postulant à un cinquième mandat présidentiel. Car, enfin, quelle différence y a-t-il entre un candidat agonisant ayant délégué depuis des années ses fonctions de président sortant à un entourage tribal et un spectre momifié dont les rares propos et actes sont soufflés ou suscités par un général qui s’est autoproclamé souverain au moment où le peuple se mobilise unanimement pour exiger « un Etat civil et non militaire ».

De quoi parle-t-on ?

Depuis le 9 juillet, date d’expiration de sa mission, M. Bensalah est, au regard de la constitution algérienne, un usurpateur. Le seul statut dont il pourrait se prévaloir est celui de personnel civil assimilé reconnu aux fonctionnaires non militaires exerçant pour le ministère de la défense. Il en faut un peu plus pour revendiquer « des prérogatives constitutionnelles », a fortiori celles de chef d’Etat.
Le caractère provocant des arguments développés pour justifier l’imposture du 12 décembre est révoltant. Bensalah jure avoir répondu à la demande et aux attentes de la majorité du peuple algérien. Il se félicite de la qualité du travail « de concertation » entamé par un groupe d’apparatchiks boudé par la quasi totalité de la classe politique et de la société civile. N’insistons pas sur les raisons qui ont conduit ces affidés à offenser le peuple dans sa mémoire, le défier dans son combat présent tout en jouant à le priver de son avenir.

Observons l’essentiel.

Alors que des Algériens qui ont pris la parole pour simplement donner un avis sur leur destin croupissent en prison, Bensalah assure vouloir leur « donner la parole… pour choisir, librement et souverainement, la personnalité la plus apte à mener le changement… et à mettre en œuvre un nouveau système de gouvernance ».

Ce n’est pas la première fois que la vulgarité politique révèle les inconduites des dirigeants algériens, y compris quand ils sont en charge des plus hautes responsabilités.
Après tout, Bouteflika avait déclaré lors d’un déplacement à Sétif en mai 2012 que sa génération était « cramée » (tab djnan na). Par la suite, il avait proféré une cruelle vérité où il avouait que « depuis l’indépendance, l’Algérie n’a connu que des élections à la Naegelen », ce qui ne l’avait pas empêché de s’accrocher au pouvoir jusqu’au jour où il en a été éjecté.
Adossé à l’armée, confiée à un certain Ahmed Gaid Salah, et convaincu d’avoir définitivement plongé l’Algérien dans un coma politique irréversible, Bouteflika avait sa cohérence. Logique morbide qui l’emportera, mais logique quand même. Le peuple est soumis donc je vis et jouis de mon absolutisme, était en quelque sorte sa devise.

La conduite du chef d’état major, elle, ne rentre dans aucune grille de lecture. Il proclame vouloir en finir avec la « bande » de Bouteflika alors qu’il en fut le pilier central. Il ne cesse de répéter qu’il est à l’écoute de la révolution mais encercle chaque week-end la capitale pour limiter l’afflux des manifestants et accuse de trahison tout être osant exprimer une opinion libre. Il promet la démocratie et étouffe la scène politique et médiatique avec la même sévérité qu’à l’époque du parti unique et comme aux plus sombres années de notre pays, les geôles algériennes grouillent de détenus politiques.

Comment se convaincre, à l’heure d’internet, que l’on peut survivre à tant de contradictions et d’égarements ?

L’objectif de cette répression ne fait pas mystère : la permanence des interpellations est supposée avoir un effet dissuasif sur les manifestants, ce qui devrait, selon les auteurs de cette stratégie, en réduire, d’ici à décembre, le nombre à un niveau suffisamment faible pour leur ôter toute capacité de perturber ou d’empêcher l’élection. Le calcul n’est pas sans risques. D’abord les arrestations, si elles ne les ont pas dopées, n’ont pas freiné les ardeurs des Algériens qui se sont mobilisés avec encore plus de résolution en ce mois de septembre ; ensuite, les slogans se radicalisent de plus en plus. Les barrages spontanés organisés sur les routes dans plusieurs wilayas le jour même de l’annonce de la convocation du corps électoral démontrent que l’échéance du 12 décembre joue plutôt une fonction de chiffon rouge.

En dehors des affidés du FLN les plus contestables, qui ont d’ailleurs brillé par leur silence devant les dizaines d’arrestations arbitraires ciblant chaque semaine des manifestants pacifiques, les candidatures crédibles pouvant « mener le changement…et mettre en œuvre un nouveau système de gouvernance » ne seront pas légion pour le 12 décembre, si toutefois élection il devait y avoir.

Pourquoi exaspérer un peuple, en phase avec son temps, qui demande le départ d’un système périmé en lui serinant, d’un côté, qu’il est entendu et en s’employant, de l’autre, à restaurer grossièrement l’ordre politique qu’il conteste ?

Dos au mur, le chef d’état-major joue son va tout.
Au delà de l’hypothétique possibilité de parvenir à réunir un minimum de conditions pour la faisabilité d’un scrutin condamné d’avance, il faut poser la question de savoir ce qui a obligé un homme à l’hiver de sa vie à vouloir infliger au pays l’élection du déshonneur ?

A plus de 75%, le peuple algérien est composé de jeunes de moins de quarante ans dont un bon nombre a fréquenté l’université. Se peut-il qu’un vieillard de formation élémentaire puisse, seul, arrêter l’Histoire en marche ?
Le choix est binaire. Se donner les moyens d’inventer l’avenir dont nous avons été privés ou tirer définitivement les conclusions, toutes les conclusions, de notre incapacité à mener collectivement à son terme une révolution démocratique nationale.

Mais peut-on parler de choix quand la seule voie qui reste ouverte est celle du combat ? Gaid Salah, à la vérité, n’a laissé aucun choix aux Algériens. L’Histoire lui reconnaîtra ce « mérite ».

 

Le 17 septembre 2019.

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