Politique

RÉVOLUTION DU SOURIRE : LA LIGNE DES CRÊTES

RÉVOLUTION DU SOURIRE : LA LIGNE DES CRÊTES*

Par SAID SADI.

Moment central pour la révolution du sourire. Les acquis d’abord. Le mouvement populaire a pu traverser les épreuves du temps, celles des manœuvres et des pressions provocatrices ou répressives. Autre avancée qualitative : les appels des manifestants se sont stabilisés autour des revendications démocratiques concernant l’Etat de droit et la primauté du civil sur le militaire, réhabilitant l’esprit « soummamien » combattu pendant la guerre avant d’être occulté après l’indépendance.
Moins spectaculaire mais peut-être plus significatif, des évolutions concernant des stigmates sociétaux qui traversent en profondeur le pays se font jour. Des slogans péjoratifs, cicatrices de traditions propres aux sociétés bloquées, ont été peu à peu élagués du vocabulaire des manifestations. Sans l’avoir suffisamment souligné, des observateurs ont relevé au début du mouvement des propos ou actes à connotation sexiste (agressions commises contre des femmes non voilées), xénophobe (lourdes allusions aux vraies ou supposées origines marocaines du chef de l’Etat déchu et de son successeur ) ou antisémite ( accusation de « juiverie » ciblant les dirigeants les plus impopulaires)… Toutes ces saillies ont disparu en quelques semaines sans qu’une tendance politique ou sociale ait eu à imposer ses visions ou ses interdits à l’autre.
Cette disponibilité à échanger dans l’écoute, cette capacité à remettre en cause des tabous structurant des postures sociétales archaïques voire sectaires sont l’un des révélateurs essentiels d’une révolution qui n’a pas fini de dévoiler son potentiel critique et innovant.

Restent les incertitudes qui pèsent sur l’avenir immédiat.

Les manifestations des mardis (étudiants) et vendredis (population) sont de puissants carburants dont chacun convient qu’elles doivent se maintenir et se renforcer mais auxquelles il urge de donner une visibilité et une lisibilité légitimes et crédibles.
Depuis des mois, des initiatives ont été lancées par des partis, des associations ou des personnalités. Elles se multiplient en cette rentrée sociale et c’est bien normal.
Dans un pays verrouillé pendant des dizaines d’années, la libération de la parole ne peut être, dans un premier temps, qu’hétéroclite et parcellaire. Cette profusion de propositions qui peut engendrer des visions différentes voire contradictoires ne doit pas inquiéter outre mesure si celles-ci portent sur des alternatives engageant l’après transition.
Cette révolution est inédite. Elle invite à des réflexions imaginatives et audacieuses. Au-delà du pouvoir et du régime, c’est la fin d’un système ayant fractionné en clans la nation qui est à l’ordre du jour. L’heure est à la refondation nationale et les clientèles de l’ordre ancien vont être lourdes à bouger. Ces résistances multiformes, masquées ou assumées, ne doivent pas être sous-estimées.

Face à ce genre de problématiques, la meilleure école est encore l’expérience. La ressemblance de la période actuelle avec la guerre de libération est saisissante. Les sept premiers mois qui viennent de passer sont à la révolution du sourire ce que furent au combat pour l’indépendance les deux premières années de la guerre de libération.

Après le premier novembre 54, la lutte armée a évolué dans des constructions locales où l’improvisation a souvent dominé l’action. Dans un premier temps, ce mode opératoire sommaire avait ses avantages. Avec un FLN sans orientations ni organes politiques précis, l’anonymat réduisait considérablement les effets des manœuvres de l’ennemi privé de cibles sensibles dans une période de grande vulnérabilité organisationnelle. Cependant, si elle s’était prolongée, la démarche n’aurait pas été sans périls. Le défunt Ben Tobbal avouait que si « l’anarchie » avait perduré, le risque était grand de voir le combat se déliter dans des conflits fratricides. Le congrès de la Soummam, conçu et animé par des délégués des régions naturelles du pays, est venu à temps pour organiser les énergies et les moyens disponibles, donnant enfin assises organiques et visions prospectives à la guerre de libération nationale. La lutte venait de passer du stade de révolte à celui de révolution.
Sans céder aux comparaisons abusives, on peut tenter une lecture comparée entre le temps écoulé depuis le 22 février à ce jour et la période 54-56. Ces deux phases d’amorce ont permis à un mécontentement général larvé de devenir une réalité politique visible qui s’est massifiée et densifiée avec le temps. Les réseaux sociaux autorisant désormais, et pour les mêmes résultats, une grande contraction du facteur temps.

Comme pour la guerre de libération, le souffle qui anime aujourd’hui la rue ne peut plus faire l’économie d’une mise à jour politique et opérationnelle installant la dynamique citoyenne dans un palier permettant un saut qualitatif impérieux. Au risque d’irriter les esprits lassés par le poids du passé ( et on les comprendrait ), il est raisonnable, cette fois encore, de dire les choses sobrement : la révolution du 22 février est appelée à un Soummam II. Les révolutions les plus abouties sont celles qui ont su construire une stratégie alternative à partir d’une dynamique de colère.

Informels mais de plus en plus précis et insistants, les débats avancent sur ce registre. L’élection ou la désignation par consensus de représentants du mouvement qui composeront, avec des catégories socio-professionnelles demeurées libres (syndicats, avocats, médecins, étudiants…), la substance d’un vaste regroupement national semble maintenant partagée au moins dans les zones de grande intensité de la révolution. Celui-ci durera nécessairement plusieurs jours afin d’élaborer la base organisationnelle et politique de la transition. Sans cet élan, la suite tanguera dans le folklore, l’épuisement ou l’aventurisme.

Les leçons du passé doivent toujours être méditées. Le syndrome de Mazafran hante encore les esprits. En juin 2014, un agrégat de partis et d’individualités regroupant la quasi-totalité de la classe politique et de la société civile a accouché d’une série d’annonces où chacun assénait ses positions spécifiques sinon personnelles pour surfer sur un parterre que seul le minimum républicain devait rassembler. L’affaire tourna court. La désillusion politique de l’événement fut à la mesure de son écho médiatique.

Au Maroc, le mouvement du 20 février, né dans la foulée des soulèvements de 2011, était en passe d’imposer la demande historique de l’avènement d’une monarchie parlementaire. Faute d’avoir su ou pu organiser ses forces, ses résultats seront limités à une révision de la constitution, certes conséquente, mais qui laisse le makhzen en l’état.
Faut-il s’attarder sur le sort réservé aux généreux sacrifices des insurgés égyptiens de la place Tahrir grisés par un enthousiasme contagieux face à une hydre à sept têtes ?

Quand tout un peuple est en marche, il convient d’abord de bien l’écouter pour donner le meilleur écho à ses aspirations. La mobilisation citoyenne appelle à la rupture radicale. Elle peut et doit maintenant trouver sa projection dans des instances et des agendas spécifiques qui conviennent le mieux à une révolution singulière. La gestation de cette maturation peut être laborieuse mais il n’y a pas d’autres choix que de la mener à son terme. Son avortement serait assurément dramatique pour la nation et probablement perturbante pour notre environnement.

La recherche du dialogue avec un pouvoir qui n’en veut pas est une manœuvre dilatoire et dangereuse. Le chef de l’Etat-major « qui ne fait pas de politique » a le mérite de dire et répéter clairement sa conception des choses : rien ne changera et ceux qui discutent ou critiquent ses oukases sont relégués aux rangs de traîtres. « Bouteflika revient ! », a crument posté un internaute blasé.
La question qui se pose au pays est unique et, somme toute, assez simple. Comment transformer une mobilisation populaire déterminée et unanime en rapport de force politique qui ouvre sur un sas devant aboutir à un changement de système ? Tout autre subterfuge vise à brouiller les débats pour jouer la montre au profit du pouvoir et semer la confusion dans une dynamique citoyenne en rupture de ban avec un système périmé.

Nous sommes bien à une charnière historique dont il convient de lire attentivement les tenants, d’évaluer méthodiquement les évolutions si l’on veut en honorer les aboutissants.

Qu’elle soit contrariée ou qu’elle aboutisse, la révolution du 22 février clôt la séquence de l’Algérie indépendante.
Dans le premier cas, la rencontre d’un front social sous haute tension avec une contestation politique mal canalisée, parce que mal analysée, entraînerait le pays dans un désordre socio-politique où des forces centrifuges latentes finiraient par mettre à mal la cohérence territoriale du pays avec les conséquences internes et géopolitiques que l’on imagine aisément.
Si au contraire la représentation populaire finit par prévaloir, la germination citoyenne fera éclore l’Algérie démocratique qui peut, à court terme, diffuser sur l’ensemble nord- africain.

La révolution du sourire est sur une ligne des crêtes.

Le 31.08.2019

 

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