Politique

La question du militarisme politique en Algérie

Dans cette contribution, MohRemi explique l’implantation de la politique militariste en Algérie en s’appuyant sur des faits historiques qui ont laissé cet « intrus » confisquer l’indépendance algérienne, et sa nouvelle tentation de récupérer la révolution actuelle.   

La politique ne peut être efficace et productive de justice que si elle est perçue comme une vertu. C’est l’idée principale dans  » l’esprit des lois de Montesquieu car il voyait en elle une énergie morale qui tend vers le bien. Dans le contexte du pouvoir, elle est un principe considéré comme la cause principale des effets positifs qu’elle produit. Et une politique, quelque soit sa doctrine, si elle n’est pas imprégnée de vertu, elle ne sera qu’une lâcheté et une profonde immoralité. Mais il y a que les religieux, à l’origine serviteurs de Dieu, qui parlent aussi de vertu. Sauf que la principale différence entre les deux relève de la finalité. Montesquieu avait posé les fondements d’une vertu horizontale pour atteindre les conditions d’une bonne gouvernance humaine, tandis que chez les religieux, comme tout le monde le sait, la finalité était et restera verticale afin de servir Dieu et gagner par cette action le paradis de l’au-delà. Diamétralement opposées, ces deux vertus qui s’arrachent le pouvoir, ont une conception différente du bonheur. Quand pour l’un elle signifie un bonheur de l’ici-bas, pour les autres elle signifie un bonheur latent et caché dans l’au-delà.
Ce qui explique le début de cet essai de réflexion sur la vertu est l’histoire ancienne et contemporaine de l’Algérie, dont j’évoque un court condensé que j’utiliserai pour comprendre les événements actuels du soulèvement pacifiquement révolutionnaire du 22/2/2019. Il faut rappeler qu’en Algérie, il y a d’après l’histoire, une cohabitation longue de trois principales cultures qui, en réalité, ne s’affrontent pas avec violence. Sauf ! Et on doit reconnaitre qu’il y a là une exception qui ne se manifeste que par la présence d’intrus. C’est, sans aucun doute, cette cohabitation vécue naturellement, qui explique ce soulèvement pacifique pour un changement radical, mais positif. Il y a la culture originaire Amazigh, très tolérante car, sans se dissoudre totalement dans les autres, elle tient authentiquement, son chemin escarpé avec les autres qui sont venues d’ailleurs pour s’y implanter définitivement. Il y a en second lieu la culture arabo-musulmane. Et enfin, il y a la culture européenne et spécifiquement française. La première, même si elle est païenne à l’origine, des greffes monothéistes et modernes se sont accrochées à ses membres seulement. Son âme originelle est préservée même si cela n’apparaît que dans les rudimentaires comportements. La seconde est principalement monothéiste après avoir subie de profonds changements imposés par le Coran. La troisième est aussi monothéiste, chrétienne, mais tout à fait modernisée par les maximes progressistes de la renaissance européenne et de la révolution industrielle.
Voilà donc en résumé condensé, le peuple algérien, formé à travers toutes les vicissitudes acquises au fil des siècles d’épreuves physiques et morales. Je crois que ce magnifique soulèvement prouve d’une manière incontestable la grandeur de ce peuple algérien qui, malgré toutes les violences qu’il a subies, il arrive à concevoir et suivre un comportement pacifique et civilisé face à des ennemis coriaces dont il ignore les réelles tentacules sur un plan très complexe de géopolitique.
J’ai parlé précédemment d’intrus qui dérangent ce long processus. Un intrus est quelqu’un qui s’introduit quelque part sans y être invité. Mais sur un plan géopolitique, un intrus est nommé, sans équivoque et franchement, un colonialiste. Il y a eu plusieurs intrus, ou colonialistes, et je me limiterai à citer les trois derniers seulement. Le colonialisme arabe qui criait, et crie toujours sur la cime de son étendard qu’il n’y a de dieu que Dieu. C’est à travers cette citation qu’il s’était introduit pour, soi-disant, sauver les âmes Amazigh de leurs péchés païens. A remarquer qu’il y a là, un affrontement de croyances sans qu’aucune ne donne des explications sensées. Avant celui des français, il y eu en 1510 celui des turcs, réellement greffé sur l’arabo-islamisme. Puis vint celui de la France en 1830. Ce qui caractérise ces intrusions colonialistes c’est seulement l’expansionnisme. Et rien, absolument rien d’autre, quoiqu’en disent ces envahisseurs dont les premiers évoquent fallacieusement Allah et les seconds évoquent cupidement la civilisation et le modernisme. Mais s’il y a deux sortes d’expansionnisme, l’un politique et l’autre économique, cependant ils se rejoignent à la fin quand les intérêts géopolitiques sont mis en jeux. Un expansionnisme politique cherche à étendre son pouvoir sur d’autres pays. Quand au régime économique expansionniste, il favorise systématiquement la croissance. Ces deux phénomènes touchent de très près l’Algérie depuis le temps des romains jusqu’en 2019. Cela est tout à fait vrai car feu Ferhat Abbas, un grand militant et témoin de la cause nationale, avait écrit tout un livre pour dénoncer l’indépendance confisquée. Il est évident que cette confiscation n’a été programmée par les colonialistes français et leurs alliés et affidés que pour la continuation de l’expansionnisme sous ses deux formes en gardant le maximum d’influence.


Seulement il faut savoir comment ceci a été possible face à une guerre de libération sanglante et féroce, reconnue par le monde en entier ? Je crois fermement que c’est après l’assassinat d’Abane Ramdane en 1958 que l’application de ce plan diabolique a commencé. Cet homme là, révolutionnaire jusqu’au plus profond de son âme, était certainement connus de tous, c’est à dire des différents courants algériens, tels les oulémas, les centralistes et les communistes, et évidemment par les stratèges de l’armée française. S’il était comme cela c’est parce qu’il était un élément efficace pour fédérer les forces vives de l’Algérie. En d’autres termes il a été décidé que c’est l’homme à supprimer pour la continuation de l’expansionnisme. S’il est à penser que cette décision machiavélique a été prise par les stratèges français, il y a lieu de penser que ces derniers avaient des complices au sein même de la révolution. D’ailleurs beaucoup d’autres, plus ou moins importants et qui étaient aussi intransigeant que lui, allaient subir cette macabre liquidation. Il n’y a pas lieu de spéculer sur le comment des faits, car se serait tourner en rond sans documents qui sont tellement stratégiques qu’ils sont, à ce jour, tenus dans le top secret de l’état colonialiste. Mais c’est sur le pourquoi qu’il faut accentuer la réflexion. Le pourquoi s’appelle et s’appellera toujours l’expansionnisme qui préserve les intérêts de la puissance coloniale, et même de ses alliés et affidés. Du moins quelques indices sont là pour affirmer cette vérité des faits cités. Boussouf était le numéro un du MALG, et sachant pour la puissance coloniale, à quel point il était autoritaire, il était surement très facile de manipuler sur cette fibre sensible qui est un égocentrisme renforcé par l’autoritarisme, l’islamisme et l’arabisme en vogue à cette époque de Rachid Redha et de Nasser. Il était certainement un jacobiniste islamiste. Il n’y a rien d’étonnant à ce que le jacobinisme et l’islamisme se rejoignent; leurs traits distinctifs se rencontrent aisément même s’ils sont de deux cultures différentes. Une autre preuve qui indique que Boussouf était indéniablement sur cette tendance, c’est qu’il était à l’armée des frontières, lourdement équipée, et il n’attendait avec son clan d’Oujda que la fin de la guerre pour s’accaparer du pouvoir. C’était surement une chose que la puissance coloniale française pouvait savoir aisément. Et, c’est alors qu’il fallait appliquer la stratégie de l’infiltration. Comme il était aussi très facile de trouver des hommes au milieu d’une guerre terrifiante par le nombre de victimes causées aussi bien par les forces exogènes françaises que par les forces endogènes et antagonistes algériennes.
C’est à la suite de cette terrible situation que va naître ce que j’appelle le militarisme politique. Par définition, le militaire n’est pas sensé faire de la politique. C’est en contradiction avec sa nature même de guerrier. George Washington l’avait très bien su, après la révolution contre les anglais. Il laissa d’ailleurs un testament où il recommanda qu’après la guerre, les affaires de l’état soient mises entre les mains des civiles en précisant que la mission des militaires était désormais terminée. Que ce soit au su ou bien à l’insu des derniers colonels des frontières, la France savait très bien qu’elle allait avoir encore de belles années devant elle pour continuer sa politique d’expansionnisme grâce aux hommes infiltrés dans la révolution. Le sort de l’Algérie après l’indépendance démontre clairement que le militarisme politique n’est qu’une continuité du colonialisme et de l’islamisme. Ces trois là, s’entendent facilement en politique d’intérêts à l’aide de l’expansionnisme économique. C’est le militarisme politique qui rejoint les deux autres quand il fait de la politique non pas un domaine de stratégie économique, d’éducation, de cultures et de progrès, mais seulement, et seulement, un domaine de pouvoir de force à exercer sur quelqu’un d’autre fut-il le peuple même pour lequel il avait combattu. Psychologiquement, le militarisme politique passe d’un état de combat qu’il maîtrise à un état de paix qu’il ne comprend et ne maîtrise pas aisément puisqu’il était son but final à atteindre, et une fois atteint, il ne sait plus quoi en faire pour lui donner un souffle de développement. Il ressemble à quelqu’un qui a faim, et une fois rassasié, il n’a plus envie de manger. Dans toutes les nations, après une guerre atroce, il ne mérite que ce l’on appelle communément le repos du guerrier. Cette erreur voulue ou non, mais faite par le clan d’Oujda est fatale pour l’Algérie. Aujourd’hui, si l’institution militaire ne se ressaisit pas, à temps, en se retirant totalement et définitivement de la politique et laisser le peuple se prendre en charge, se sera encore pire qu’avant.
Comme tous les peuples du monde, sinon mieux que quelques uns, le peuple algérien peut facilement se frayer un chemin vers le progrès. L’assassinat d’Abane Ramdane est une preuve du militarisme politique. Le détournement révolutionnaire après 1962 en est un aussi. Ce dernier n’a pas encore suffit, ni éveillé les esprits, il a été relancé aveuglement en 1988 et en 1991. L’assassinat de Boudiaf est aussi un abject acte de militarisme politique car la pureté de cet homme, sa loyauté et son dévouement national devrait le placer au-dessus de ces sordides et cruelles rivalités. Je suis bien forcé de croire que même aujourd’hui, après ce soulèvement pacifique du 22/2/2019, ce militarisme politique s’obstine encore, après de nombreux échecs cuisants, à continuer dans la même volonté du même système. Depuis des mois déjà, pour cela il cherche une soupape de sortie. Et la preuve irréfutable est que depuis le début du soulèvement, le peuple n’a jamais cessé d’appeler à une transition politique, laquelle ne peut se faire sans le dialogue entre les forces vives de la nation. Et voilà que Gaid Salah, chef d’état major, se met à appeler à la même chose que le peuple. Cela ne signifie pas une entente entre les deux belligérants, loin de là, mais ce n’est qu’un dialogue de sourds auquel la réponse des islamistes, comme force alternative du système, est venue très vite.
La vertu en tant que qualité motrice de la politique n’a jamais été revendiquée, encore moins appliquée, par la France, terre natale de Montesquieu, ni par les islamistes assoiffés de pouvoir, et encore pas même par le militarisme politique qui ignore jusqu’à son sens.

MohRemi

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