Politique

CONTRAT MAFIEUX OU CITOYEN ?

CONTRAT MAFIEUX OU CITOYEN ?

Par Said Sadi

Contrat. Peu de mots portent des significations aussi contradictoires. Dans le monde mafieux, le contrat est l’ordre donné à un commando pour exécuter un adversaire ou une cible réfractaire à la complicité ou à l’extorsion. Dans la cité démocratique, le même vocable désigne les termes d’un accord librement consenti entre des citoyens désirant vivre dans la liberté, la solidarité et l’harmonie.
L’Algérie est présentement confrontée aux deux sens du terme.

Du côté du pouvoir, il y a une détermination farouche à décider du destin d’un peuple par dessus et contre sa volonté. Selon l’armée, l’élection présidentielle qui accouchera d’un futur proconsul tenu en laisse par le commandement militaire sera organisée contre vents et marées. Le système sera régénéré et la transition démocratique exigée par le peuple est vouée aux gémonies.
Quelles sont les raisons profondes qui ont acculé le(s) décideurs(s) à exposer le pays à tant de risques dans une conjoncture aussi éruptive ?
Ce ne sont certainement pas les montages de la télévision montrant quelques jeunes faisant l’éloge du chef d’état-major ni les gesticulations d’un panel mort-né qui sont à l’origine d’une décision aussi lourde.

Les écrits d’organes pro pouvoirs et les fuites qui suintent du sérail sont, entre autres, des indicateurs assez pertinents pour lire une situation de plus en plus évidente.
Pour des analystes de l’état-major, la révolution commence à refluer. Selon eux, le pic de l’amplitude est maintenant confiné à Alger et en Kabylie. Pour l’instant, cette région peut être passée par perte et profit. Il reste à traiter le cas de la capitale le jour du vote. Les formules sont connues. Quelques compagnies de jeunes militaires habillés en civil se bousculeront devant les caméras placées aux centres de vote et le tour sera joué. Du moins le croit-on.

Quant aux villes de l’intérieur du pays dont les officines considèrent qu’elles sont gagnées par une forme de lassitude, les comptables électoraux, magistrats et assimilés, sauront rédiger les procès-verbaux téléphonés avec la même docilité que les sanctions qu’ils prononcent lors des audiences programmées par une nouvelle sécurité militaire qui vient d’être réhabilitée dans ses missions de police judiciaire.

D’ici là, il faut calmer le bon peuple. Qu’à cela ne tienne. On continue la kermesse de la lutte contre la corruption, quitte à sacrifier des satrapes avec lesquels on s’est compromis et, en passant, bien enrichis par le passé. On notera d’ailleurs que les qualifications des infractions, délits ou crimes qui tombent sur les uns et les autres ne sont pas du tout de même nature.
Pour certains, les chefs d’accusation de détournement, de blanchiment, d’évasion fiscale ou d’abus d’autorité – probablement justifiés dans bien des cas – se mutent en financement occulte de la campagne présidentielle du chef de l’Etat déchu. Passons sur la ficelle qui veut faire croire que l’état-major de l’ANP vient de découvrir que des oligarques ont régulièrement financé les campagnes du président à vie. Le vrai problème est que les risques encourus par les inculpés changent du tout au tout selon qu’on leur applique l’un ou l’autre des barèmes. On peut, au passage, s’amuser de la question de savoir qui jugera un commandant en chef des forces terrestres, un certain Ahmed Gaid Salah, qui a renvoyé chez eux lors de la présidentielle de 2004, ordre de mission en poche, 75.000 soldats avec un pécule de 15.000 dinars afin de voter et faire campagne pour Bouteflika, sachant que leur voix en caserne sont automatiquement dédiées à leur propriétaire naturel.

La machine infernale est bel et bien lancée et l’erreur, fatale pour le coup, serait d’en sous-estimer les conséquences.

Il n’est jamais trop de le rappeler, le caractère pacifique de la révolution doit impérativement être préservé et les marches entretenues et renforcées. Mais, sauf à vouloir biaiser avec l’Histoire, désormais, la lutte ne saurait être réductible à des sorties hebdomadaires dans un environnement politique s’apparentant manifestement à une veillée funèbre de la démocratie.

Les acteurs spéculant sur des divergences au sommet du pouvoir qui provoqueraient des fissures en son sein devraient faire montre d’un peu plus de lucidité.

On ne verrouille pas avec autant de fermeté népotique et de célérité les instances militaro-sécuritaires si l’on n’a pas pris la résolution d’en user et, au besoin, d’en abuser le moment venu.
On ne ferme pas la scène politique et médiatique avec tant de brutalité si l’on n’est pas déterminé à museler la société. La stigmatisation de la Kabylie est toujours un signe avant-coureur des grands raidissements précédant les options autocratiques. Avec les emprisonnements illégaux de porteurs de drapeaux amazighs, les arrestations opérées ce mercredi dans les rangs des militants indépendantistes manifestant pacifiquement, les indicateurs classiques des choix stratégiques lourds du pouvoir algérien apparaissent dans toute leur nudité. L’enlèvement du responsable de l’UDS Karim Tabou, exécuté ce mercredi vient ouvrir les yeux à ceux qui ne voulaient pas voir.

Confortant ces conceptions aventureuses, les messages envoyés à nos principaux partenaires ne laissent aucun doute sur les intentions du pouvoir quant à la mise au pas du pays.
Sollicités, les Russes, premier fournisseur d’armes en Algérie, ont instantanément pris fait et cause pour la caporalisation nationale.
Pour l’heure, les Américains auxquels on a voulu vendre une copie algérienne de Sissi sont plutôt dubitatifs. La réponse US transmise par l’intermédiaire des parrains moyen-orientaux peut être résumée en quelques mots : nous avons déjà un Sissi; et c’est un de trop. Si nous le lâchons, il tombe en un mois.

Ce serait pourtant se leurrer que de penser que ces observations seules empêcheront le pire d’advenir. Pour l’instant, les Algériens ont décidé de ne compter que sur eux mêmes. Outre que cette démarche exonère de dettes toujours pesantes quand une aide accompagne la libération d’un peuple, elle pousse à rechercher et mobiliser les moyens les plus indiqués pour parvenir à la victoire. Cette vertueuse tradition soummamienne est bienvenue. Mais l’autonomie décisionnelle a son corollaire : l’adaptation du potentiel de lutte. Face à un adversaire sans état d’âme, on ne peut pas gagner seul en refusant de maximiser les ressources du combat pacifique.

Le contrat sur l’avenir du peuple algérien est bel et bien à l’œuvre. La menace sur la nation est violente, concrète et immédiate.

Qu’en est –il du contrat citoyen ? Celui qui a mobilisé et fédéré le peuple depuis le 22 février.

Jusque là, la substance démocratique constitue toujours le souffle qui oxygène une révolution rétive aux pressions et aux récupérations.
La citoyenneté portée essentiellement par les femmes et les jeunes s’affirme dans la durée. Les slogans majeurs en appelant à la construction d’un « Etat civil et non militaire » sont pérennes et demeurent la structure centrale des exigences de la rue. Malgré deux ou trois tentatives fantasques d’infiltration islamiste, le dénominateur républicain reste massivement ancré dans les foules estudiantines du mardi et, celles, plus nombreuses, du vendredi. On l’a déjà évoqué mais la chose mérite d’être rappelée puisqu’elle se vérifie encore plus avec le temps qui passe ; des déchets culturels misogynes ou xénophobes proférés ici et là les premières semaines ont complètement disparu.

L’assainissement politique de la société algérienne est une réalité visible. Et c’est beaucoup.
Cependant, cette matière utile et généreuse est un fondement nécessaire mais pas suffisant. L’aspiration citoyenne exprimée avec patience, élégance et humour est pour l’instant un ardent souhait.
Le peuple algérien est appelé à démontrer qu’il peut et veut assumer le risque démocratique. Cette légitime ambition doit devenir un objectif politique avec tout ce que cela implique comme adaptations. Dans un pays qui revient de si loin, il était normal que des hésitations, des suspicions ou des polémiques viennent parasiter les débats tournant autour des vrais enjeux. Des voix plus ou moins sincères se sont persuadées que le système algérien, ouvertement contesté depuis des mois, allait, sous l’effet d’une demande populaire unanime, se rendre à la raison. Il est clairement établi que cette éventualité ne fait pas partie de l’agenda politique du commandement militaire. Il est aussi acquis que l’hypothèse la plus probable qui guette le pays est l’étouffement drastique de la vie publique.

Dès lors, chacun est mis face à ses responsabilités. Le curseur des luttes pacifiques aura à être mis à un niveau plus exigeant. De plus, il ne faut pas se lasser de le rappeler, le mouvement doit rapidement faire émerger des délégués de sa base et se doter de cadres dont il reste à définir les modèles et les fonctions. Cela devient un impératif de survie. Et il faut savoir que désormais le temps peut ne plus être un allié du peuple. Ce qui est possible aujourd’hui ne le sera pas forcément demain.
Cela suppose que le logiciel de la révolution soit reconfiguré sur le mode citoyen et uniquement citoyen. Toute autre approche serait inefficiente, contre-productive et ferait objectivement les affaires du pouvoir.

Le choix est finalement simple. Etre à la hauteur de l’Histoire ou revenir à la rugosité du despotisme primaire. En attendant que les effets d’une crise socio-économique majeure que rien ne semble pouvoir différer viennent élargir des fractures sociales déjà béantes.
L’espoir est encore permis mais le temps nous est compté.
Le combat entre le contrat mafieux et le contrat citoyen est lancé. Ce sera l’un ou l’autre.

Le 12 septembre 2019.

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