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Algérie/ Contribution : La révolution c’est aussi la guerre idéologique

La révolution c’est aussi la guerre idéologique

Étymologiquement, l’idéologie est la science des idées. Le mot fut inventé au XVIII eme s. par le philosophe français Destutt de Tracy dans l’optique d’étudier les diverses phases de l’évolution créative de la pensée humaine. Elle permet aussi de faire des études scientifiques en matière de représentations essentielles qui orientent les groupes sociaux. L’idéologie en tant que discipline scientifique a pour fonction de classifier cette diversité des idées et projets de société qui sont en compétition dans l’environnement social.

Ce qui nous intéresse concerne l’idéologie politique qui consiste en un ensemble relativement cohérent d’idées voire de croyances qui structure la pensée, l’attitude et comportement des citoyens dans un milieu social. Il y a eu de noter que les idéologies politiques sont apparues notamment avec la modernité qui traduisent et représentent toute une panoplie de concepts idéels. Elles permettent de cerner ces divers courants de pensée, de croyances, de doctrines et valeurs en un système de pensée sur la composante sociale, son Histoire et futur.

Une question primordiale s’impose : d’où proviennent les idéologies politiques ?

Nous devons admettre que nous vivons actuellement dans un monde dominé par des compétitions des idées d’idéologies. Ces dernières sont la résultante de tout un combat et de choix de nature de système de gouvernance et de formation des États dans leur acception moderne. Le monde moderne est régi par des lois, des chartes, des conventions. Des luttes des différentes catégories sociales ont reconfiguré la vie de la cité en matière de rapport de force et de statut. Le combat pour le droit de vote des femmes a permis l’émergence d’un certain nombre de changements notamment les systèmes électoraux et la reconsidération du statut de la femme et son rôle dans la société.

Ces diverses évolutions et innovations naissent progressivement avec la modernisation des sociétés occidentales au cours du 18 eme siècle. Cela est renforcée par la philosophie humaniste qui supplante graduellement les idées dominantes de l’époque, c’est-à-dire celles relatives à la religion et le conservatisme traditionnel par le rationalisme. Cette impulsion humaniste et rationaliste a engendré deux grands courants de familles idéologiques qui sont représentés par le libéralisme et le socialisme.

Les slogans qui circulent pendant les manifestations ne proviennent pas du néant mais bel et bien ont une origine idéologique qui traduit une vision du monde qui renvoie à des projets de société. Ces écriteaux ne sont aucunement innocents dénués de toute référence idéologique. Tout manifestant qui émet un simple avis ou cri ne renvoient qu’à des présupposés voire affirmations qui ne sont plus de son auteur mais cet amplificateur d’une idée qui ne lui appartient pas.

Les diverses idées qui étaient inventées sur des modèles d’organisation sociale sont l’œuvre d’autres personnes qui agissent subtilement à travers l’expression des opinions et points de vue voire analyses politiques de ce qui se passent. Nous faisons appel à des filtres d’interprétation qui ne sont plus neutres mais qui renvoient systématiquement à des cadres d’analyse préétablis. Autrement dit, cela fonctionne comme des codes de la vie politique de la cité ayant pour objectif la facilitation dans la compréhension des enjeux des divers modèles d’organisation de la vie sociale.
Analyser ces divers slogans nous permet de recenser les idées politiques voire les idéologies en compétition.

Le slogan ‘’ L’Algérie libre et démocratique’’ scandé aujourd’hui chaque vendredi ne vient pas du néant mais il remonte au début des années 90 lors de la marche des démocrates pour riposter et s’imposer face aux islamistes. Il y a lieu de rappeler que durant cette période le parti fasciste était représenté par l’organisation de l’ex. FIS qui prônait l’État théocratique.

Même si le slogan’’ État civil et non militaire ‘’ n’est que l’affirmation de la traduction de l’une des principales résolutions du congrès de la Soummam qui consiste en la primauté du politique sur le militaire, les islamistes trouvent leur compte dans l’ambigüité du concept ‘’ État civil’’. Civil s’oppose seulement à militaire comme lecture superficielle.

Mais lorsqu’on évoque les droits civils, un certain nombre de droits pourraient être octroyés aux citoyens : le droit à la liberté de pensée, de conscience et de culte. Ainsi que le droit à la liberté d’expression, la liberté de réunion et d’association. Tous ces droits sont des valeurs démocratiques. En fait, évoquer État civil pourrait aussi renvoyer aux principes démocratiques voire laïques.

Par ailleurs, l’autre imposture qui a émergé dans cette guerre idéologique est ‘’ novembriste badissiste’’ : un révisionnisme historique. Une quête de légitimité historique pour contrecarrer les partisans de la plateforme de la Soummam. Nul n’ignore que l’association des Oulémas était partisane de la politique de l’intégration. Elle n’a pas pris part à l’appel du déclenchement de la révolution du premier novembre. La famille d’Abdelhamid Ben Badis appartenait à une famille patricienne très tôt ralliée à la France et son père était un Bachagha, délégué financier et membre du conseil supérieur.

Connaitre ces divers courants idéologiques contribue à l’amélioration de notre capacité de faire des lectures plus pointues en vue de rendre cette guerre souterraine plus clairvoyante. On constate ces derniers temps cette volonté de diviser le mouvement révolutionnaire de la part du régime en place en remettant en surface un certain nombre de questions qui divisent et ne font pas consensus dans la société.

Le pouvoir essaye même de dresser des régions contre d’autres en remettant en cause des acquis admis dans la constitution. C’est le cas de l’amazighité. Comment reconnaitre le caractère officiel de Tamazight et interdire ses symboles tels que le drapeau fédérateur amazigh voire même dans certains cas la prohibition de la robe kabyle ?

Avec l’emprisonnement de près de 60 jeunes porteurs de drapeau suite au discours du chef de l’état major de l’armée représente un dérapage selon plusieurs observateurs et acteurs politiques vu ses conséquences gravissimes en matière des libertés chèrement acquises depuis la pseudo ouverture de 1989. Un multipartisme de façade. Le vrai pouvoir est toujours entre les mains des militaires.

C’est ce transfert définitif et réel du pouvoir des militaires aux vrais représentants du peuple. Ceci pourrait s’effectuer après négociations avec l’organisation d’une période transitoire. Toutefois, des préalables démocratiques s’imposent en vue de mettre des gardes fous de la démocratie pour éviter le remake du scénario des années 90. La véritable démocratie ne peut être construite et garantie que par des principes démocratiques reconnus universellement.

Selon Karl Marx, le concept d’idéologie ne traduit pas seulement ce cadre idéel cohérent en diapason avec une époque bien déterminée mais une ruse voire un mensonge pour éluder d’autres préoccupations cruciales telles que la domination des exploiteurs sur les exploités. Dans notre cas, le pouvoir algérien met en exergue ces divergences idéologiques voire programmatiques pour fragmenter le peuple uni en blocs idéologiques voire régionaux en vue de desserrer l’étau qui asphyxie le système en place. Le simple citoyen est maintenu dans une situation d’esclavagisme moderne. Les manifestants revendiquent une répartition équitable des richesses du pays en dénonçant la dilapidation des deniers publics par la classe aristocratique qui gravitent autour de la famille régnante.

La philosophie des Lumières a énormément contribué à l’émergence des deux grandes idéologies comme le libéralisme et le socialisme. Les partisans des Lumières ont apporté de grandes mutations politiques cruciales qui ont fait progresser la société en s’inscrivant de plus en plus dans une optique rationaliste en privilégiant la science au détriment de la religion qui perd de plus de place notamment dans les sociétés influencées par le mouvement intellectuel des Lumières.

Les idées rationalistes ont influencé substantiellement les révolutions américaine (1775-1783) et française (1789- 1799 ). Même si les penseurs de l’époque ne sont pas majoritairement acquis à la démocratie ou mouvements révolutionnaires, cependant ils s’inscrivaient dans une optique réformiste. Ils prônaient des changements en douceur sans violence.

En conclusion, la révolution démocratique algérienne qui est en cours n’aurait-elle pas besoin de s’inspirer de cette philosophie des Lumières pour l’inscrire dans une dynamique progressiste en plaçant la raison humaine comme arbitre de notre système d’organisation régissant nos diverses structures obéissant à des lois préétablies ?

Kamel Amari
Nassim Messaoudi

 

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