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Algérie/ Interview avec MEDJDOUB Kamel sur la révolution du 22 février

Interview avec MEDJDOUB Kamel sur la révolution du 22 février

Les opinions divergent quant aux nombreux processus de démocratisation que le monde est entrain de vivre, le cas algérien en est un, et la révolution pacifique du 22 février 2019 n’a pas cessé jusqu’à l’arriver du Covid-19. Que pouvons-nous dire là-dessus ? Que la société algérienne a gagné cette maturité politique au fil des ans ? C’est pour cette raison que les marches ne sont pas arrêtée et depuis les revendications se multiplient. Mais le régime est visiblement disposé à toutes les extrémités à l’égard du Hirak, surtout que le travail de désinformation médiatique et les tâches accomplies des mouches électroniques s’accentuent de plus en plus. C’est dans cette idée que je me suis engagé dans cette partie à interviewer des personnalités qui sont incluses d’une manière ou d’une autre à cette révolution pacifique, des personnalités qui ont contribué magnifiquement à l’écriture de ce travail de recherche. Je pense que sans leur aide, ce mémoire de recherche n’aurait jamais vu le jour surtout par rapport aux détails qui m’ont été données et cette vision éclairante et éveillante de mes interviewés.

Interview avec MEDJDOUB Kamel tenue le 28/04/2020.

 

  • CHENNIT Nassim: Pouvez-vous vous présenter en quelque ligne ?

  • Je m’appelle Kamel Medjdoub, et je suis journaliste à El Watan, chef du bureau de Béjaïa (Algérie), et je suis aussi docteur en langue et littérature françaises.

 

  • Selon vous le bilan de Bouteflika était-il positif ou non ?

  • Le bilan de Bouteflika n’a pas été positif. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il a été catastrophique, chaotique. Sur le plan économique, ses vingt ans de règne ont été un grand désastre avec la dilapidation des richesses du pays. L’Algérie n’a pas pu sortir de sa dépendance aux hydrocarbures. Quelque chose comme 110 milliards de dinars n’ont pas servis à nous propulser parmi les nations développées comme a pu le faire par exemple la Corée du Sud. L’Algérie a disposé pendant le règne de Bouteflika, où l’on a été pourtant gâté par l’embellie des cours du pétrole, de centaines de milliards de dollars. 800 milliards de dollars pendant seulement trois mandats. Mais, toute cette cagnotte que nous envient les plus riches des pays n’a pas servi à garantir aux Algériens le meilleur cadre de vie. Le système de santé est resté pauvre. Alors que nous manquons d’hôpitaux, Bouteflika a préféré faire, pour son goût du gigantisme, construire une mosquée avec deux milliards de dollars, la troisième plus grande mosquée au monde. La corruption a atteint des niveaux jamais égalés et gangrène les institutions de l’État. L’argent du peuple a servi pour entretenir la clientèle du régime et gaver l’oligarchie. On a tout fait pour marginaliser les compétences nationales et les pousser à l’exil. C’est par l’argent et l’autoritarisme que le clan Bouteflika a assuré son règne pendant cinq quinquennats successifs, causant la destruction des institutions et la faillite de l’Algérie. Les fondements même de l’État ont été détruits. Et Bouteflika ne se sentait aucun devoir de rendre compte à qui que ce soit. La victoire sur le terrorisme islamiste qui a mis à feu et à sang le pays pendant la décennie noire a été celle de tout le peuple et de son armée. Une victoire que Bouteflika s’est adjugée, ignorant les sacrifices qu’ont du consentir les Algériens qui ont payé un lourd tribut à cause des égarements politiques des gouvernants. Bouteflika s’est d’ailleurs maintenu au pouvoir en brandissant la menace islamiste en faisant croire au peuple que s’il part on retombera entre les griffes islamistes. Une stratégie qui a payé pendant de longues années.

 

  • Que pensez-vous du Hirak ?

  • Le mouvement populaire qui a été déclenché le 22 février 2019, que l’on appelle Hirak, est un mouvement salvateur, un cri de ras le bol de tout un peuple qui en a assez de Bouteflika, de son clan et de ses caprices. Il n’est que la conséquence de la boulimie de pouvoir, trahie par le projet d’un cinquième mandat, qui est aussi celui du frère cadet du président déchu qui exerçait illégalement le pouvoir. Le peuple a toléré pendant longtemps des pratiques et un règne qu’il ne cautionnait pas forcément, bien qu’il soit resté silencieux, par peur ou par intérêt. Ce mouvement populaire prouve, si besoin est, que l’élection de Bouteflika n’a été qu’une orchestration administrative d’une fausse adhésion populaire. Le processus électoral en Algérie a toujours été entaché de fraude.

 

  • Le Hirak a t-il apporté un changement à part le départ de Bouteflika ?

  • À part qu’il a réussi à faire avorter le projet du cinquième mandat et asséner une fin de règne humiliante à Bouteflika, le mouvement populaire n’a pas encore apporté le changement qu’il réclame, celui de démanteler tout le régime politique en place et assurer la rupture avec le clan bouteflikien. Bouteflika est parti, ses symboles, ses clients, ses partisans, ses vestiges sont encore là, y compris parmi le personnel politique et les tenants du pouvoir actuellement. La même administration, la même clientèle et les mêmes figures qui consentaient à appeler servilement le président déchu «fakhamatahou» (son excellence) et qui se sont tenus prêts pour lui assurer et applaudir un cinquième mandat, continuent à siéger encore dans le sérail et à sa périphérie. Les pratiques d’un régime autoritaire qui réprime les libertés continuent à nos jours. Les militaires refusent de se retirer du champ et de la décision politiques. Le mouvement populaire continue à le revendiquer pourtant, réclamant toujours un État civil et une réelle démocratie.

 

  • Quel rapport établir en les réseaux sociaux et cette révolution ?

  • Un appel anonyme diffusé sur le réseau social Facebook a suffi pour déclencher cette révolution populaire qui a émerveillé le monde par son pacifisme exemplaire. À ce jour, on ignore qui en est l’initiateur, et on ne trouve pas un réel intérêt à le savoir. Peu importe que ce soit un cabinet noir ou un simple algérien dans un coin du vaste pays, l’essentiel est que l’étincelle a eu lieu. À propos de réseaux sociaux, il faut dire qu’en fait tout s’est passé sur Facebook qui a été d’un grand apport dans cette mobilisation historique. Le régime a étouffé la libre parole, en réprimant les manifestations de rue et en verrouillant les canaux de communication avec la domestication du gros des médias. Seuls les réseaux sociaux ont quelque peu échappé à son contrôle. Ils sont l’espace par excellence de la liberté d’expression, une sorte de soupape pour la jeunesse algérienne étouffée et soif.

 

  • Pourquoi selon vous l’Algérie a été plus au moins épargné par le Printemps dit arabe ?

  • L’Algérie est épargnée par les printemps dit arabes parce que son peuple a vécu des tragédies que n’ont pas connues les tunisiens, égyptiens, libyens et autres peuples qui se sont soulevés dans la violence contre leurs régimes dictatoriaux. Pendant vingt ans, Bouteflika et ses partisans ont rabâché le risque du chaos si le pays venait à s’offrir à l’intégrisme islamiste qui profiterait de la moindre brèche. Le traumatisme est tellement profond que les images violentes de ce qui s’est passé en Égypte, entre population et militaires, avec un redéploiement des islamistes, ont dissuadé les Algériens de tenter de déclencher leur printemps, par effet de dominos que l’on croirait évident dès la chute, dans les conditions tragiques que l’on sait, de Ben Ali, en Tunisie, et de Mouammar Kadhafi, en Lybie. Je pense que les Algériens ont eu peur de plonger dans le vide, pourtant la suite naturelle et logique voulait que ce soit Bouteflika qui soit devrait être pris de peur au vu du risque de la contagion. Mais c’était sans compter sans le système et la stratégie qu’il a construit pendant tout son règne basé sur l’amplification de la double menace du chaos et de l’inconnue, tout cela au nom de la stabilité politique qu’il a tout le temps chanté tactiquement. L’Algérien a été soumis à l’influence du discours officiel, relayé par une classe politique inféodée et des médias soumis, et à une politique orientée pour acheter un tant soit peu une soi-disant paix sociale, très fragile. C’est autant de facteurs qui faisaient que les Algériens se refusaient à s’aventurer dans une révolution qu’ils voyaient porteuse de gros risques prenant exemple sur les expériences mal abouties d’autres peuples. Mais si l’Algérie n’a pas eu son printemps « arabe », il faut dire que ce n’était finalement que partie remise. Elle a eu sa « révolution du sourire », par le mouvement populaire du 22 février 2019 qui est, de très loin, le plus important et le plus admirable d’entre toutes ces révolutions parce qu’il a réussi à faire partir un président par la seule force du pacifisme, sans la moindre goutte de sang. Finalement, les Algériens ont fait juste preuve d’une patience extraordinaire et ont eu besoin de prendre le temps de réfléchir et de donner une dernière chance à ses dirigeants pour se ressaisir. Une chance qu’ils n’ont pas su saisir, aveuglés par le pouvoir.

Interviews tirées dans le mémoire de recherche : Le rôle des réseaux sociaux dans la révolution citoyenne algérienne de 2019 : Une lecture de Facebook et de Youtube comme deux outils de communication politique de M. CHENNIT Nassim à l’université de Paris Nanterre. Avril 2020.

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