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Algérie/ Interview avec AISSIOUANE Yassine sur la révolution du 22 février

Interview avec AISSIOUANE Yassine sur la révolution du 22 février

Les opinions divergent quant aux nombreux processus de démocratisation que le monde est entrain de vivre, le cas algérien en est un, et la révolution pacifique du 22 février 2019 n’a pas cessé jusqu’à l’arriver du Covid-19. Que pouvons-nous dire là-dessus ? Que la société algérienne a gagné cette maturité politique au fil des ans ? C’est pour cette raison que les marches ne sont pas arrêtée et depuis les revendications se multiplient. Mais le régime est visiblement disposé à toutes les extrémités à l’égard du Hirak, surtout que le travail de désinformation médiatique et les tâches accomplies des mouches électroniques s’accentuent de plus en plus. C’est dans cette idée que je me suis engagé dans cette partie à interviewer des personnalités qui sont incluses d’une manière ou d’une autre à cette révolution pacifique, des personnalités qui ont contribué magnifiquement à l’écriture de ce travail de recherche. Je pense que sans leur aide, ce mémoire de recherche n’aurait jamais vu le jour surtout par rapport aux détails qui m’ont été données et cette vision éclairante et éveillante de mes interviewés.

 

Interview avec AISSIOUANE Yassine tenue le 25/04/2020.

 

  • CHENNIT Nassim: Pouvez-vous vous présenter en quelques lignes ?

  • Je m’appelle Yassine AISSIOUANE, je suis militant militant démocrate, et je suis aussi ingénieur en mécanique. Détenteur d’un magister en électrotechnique. Et actuellement j’ai repris ma fonction comme cadre dans la société nationale d’électricité et des énergies renouvelable.

 

  • Que pensez-vous du bilan de Bouteflika – brièvement-?

  • Bouteflika a réussi une seule chose : la dislocation complète des institutions de l’Etat. Quand il n’a pas corrompu la classe politique, il l’a laminée, lorsqu’il n’a pas soudoyé la presse, il l’a bâillonnée, quand il n’a pas clientélisé le tissu associatif, il l’a détruit, quand il n’a pas suborné l’élite intellectuelle, il l’a au mieux marginalisée, au pire réprimée. Arrivé au pouvoir en 1999 par la grâce des militaires, Bouteflika, comme pour prendre sa revanche sur celui qui lui avait ravi le poste de chef de l’Etat 21 ans en arrière, s’est beaucoup moqué de Chadli Bendjedid et de sa gestion. Dans l’une de ses sorties médiatiques, il avait indiqué qu’à l’époque de son ancien rival « le pétrole était passé de 7$ à 40$. Le ciel avait plu d’argent et d’or sur le pays mais malheureusement nous n’avons absolument pas su exploiter ces richesses », avant d’incomber à Chadli la responsabilité de la crise qui s’en est suivie. Aujourd’hui, après 20 ans de règne absolutiste, le moins que l’on puisse dire de la gestion de Bouteflika est chaotique. Il laisse derrière lui, après avoir été contraint par la révolution populaire à quitter le pouvoir, un pays en ruine malgré un baril de pétrole qui a atteint durant son époque non pas seulement les 40$ mais les 150$. Plus de 1000 milliards de dollars ont été dépensés pour un résultat égal ou inférieur à zéro. Les quelques rares projets réalisés ont coûté à l’Algérie le triple voire le quadruple de ce qu’ils devraient coûter. Pour ne citer que ces deux exemples,  la mosquée d’Alger a valu le triple de son prix réel et l’autoroute Est-Ouest a coûté aux caisses de l’Etat plus de 16 milliards de dollars alors qu’elle ne devait pas dépasser 6 milliards de dollars. Le recours des dignitaires du régime à l’étranger pour leurs soins renseigne à lui seul sur l’ampleur des dégâts occasionnés. Le délabrement de notre système de santé, malgré un dévouement sans faille du corps médical, s’est vérifié encore d’une manière plus accrue durant la période de pandémie de Covid19. Bouteflika a aggravé la situation déjà précaire dans le pays. Il était un parrain à la tête d’une mafia. Aujourd’hui, une partie de cette même mafia est en prison, une autre est au pouvoir. C’est le système qui tente de se régénérer.

 

  • Était-il la cause de cette révolution pacifique citoyenne ?

  • Votre question est double. La première concerne la cause de la révolution, quant à la seconde, elle est en relation avec le caractère pacifique de cette révolution. Je pense que c’est une erreur de réduire la cause de la révolution actuelle à la seule personne de Bouteflika, même s’il est vrai que ce dernier a accéléré son avènement. Les algériennes et algériens qui sont sortis par millions dans toutes les villes du pays n’avaient pas pour unique objectif de dégager Bouteflika du pouvoir, mais de changer radicalement le système politique du pays. C’est un vieux contentieux qui n’est pas encore soldé et qui remonte au premier coup d’Etat qui a eu lieu au Caire en 1957 contre la légitimité du congrès de la Soummam qui stipulait alors « la primauté du civil sur le militaire ». Ce qui a été semé par le duo Abane-Ben M’hidi en 1956 est aujourd’hui porté par tout le peuple. Les algériennes et les algériens veulent en finir avec la cause et non pas seulement ses effets. Ils veulent se débarrasser du système militaire qui a prévalu en Algérie depuis l’assassinat de Abane Ramdane pour redonner la souveraineté au peuple. C’est ça l’objectif principal de la révolution en cours. S’agissant de son caractère pacifique, je pense qu’il tire ses racines du printemps berbère de 1980 qui a marqué la naissance de la résistance non violente en Algérie. Avant cette date, et même après d’ailleurs avec le terrorisme islamiste, les conflits politiques se réglaient par les armes et les éliminations physiques. Aujourd’hui, nous pouvons dire qu’il y a comme une jonction entre les trois générations. Entre celle de Abane-Ben M’hidi qui a conçu l’Etat moderne algérien débarrassé du militarisme et de la théocratie, celle d’Avril 1980 qui a donné naissance au combat pacifique et enfin celle d’aujourd’hui qui a repris le flambeau de la lutte.

 

  • Est ce que la révolution citoyenne est un échec ou non?

  • Je pense que le fait de pouvoir faire reculer le système avec tous ses moyens militaires, médiatiques et financiers à deux reprises sur l’organisation de la mascarade électorale qui visait à parachuter sur un char un nouveau chef de l’Etat est déjà une réussite. Maintenant, s’ils ont pu l’introniser au bout d’un carnaval dont les tenants du pouvoir sont les seuls à y croire, cela ne signifie pas que la révolution a échoué. Si l’ont devait déjà considérer leurs chiffres officiels, avec un taux de participation visiblement gonflé, il faut signaler que plus de 19 millions d’algériens sur les 24 millions inscrits au fichier électoral n’ont pas voté pour le candidat de l’armée. Jusqu’avant la pandémie du Covid-19, les citoyennes et citoyens continuaient à descendre dans les rues par millions et ils ne sont pas prêts de s’arrêter ou de renoncer après la vague du Coronavirus. Avec un gouvernement complètement mis en quarantaine et des ministres incapables d’effectuer la moindre sortie sans qu’ils ne soient assiégés et chassés par la population, quel avenir peuvent les tenants du pouvoir réel envisager ? Autre réussite, et pas des moindres, de la révolution, c’est son caractère pacifique qui a émerveillé le monde et qui a pu redorer, au niveau international, l’image de notre pays longtemps ternie par le pouvoir en place. Le combat continue. Aucune tyrannie n’est éternelle. Tôt ou tard les fondamentaux démocratiques s’imposeront.

 

  • Quel rapport établir entre les réseaux sociaux et cette révolution ?

  • En l’absence d’un soutien médiatique, les réseaux sociaux ont joué un rôle palliatif important. Ce n’est pas par hasard que le pouvoir de fait tente aujourd’hui de museler cette forme de médias parallèle à travers un arsenal de lois adoptées par un parlement croupion. Ce que le pouvoir n’a pas encore saisi en revanche, c’est que nous sommes en 2020. Ni ses intimidations ni sa répression ne peuvent arrêter le peuple sur le chemin de sa libération.

 

  • Pourquoi selon vous l’Algérie a été plus au moins épargnée par le Printemps dit arabe ?

  • L’appellation de « printemps arabe » est en elle même fausse. Elle est le résultat d’une orientation politique occidentale et du matraquage médiatique qui s’en est suivi. En 2011, le vent de libération a touché, certes, des pays arabes mais pas seulement. D’autres pays de comme la Côte d’Ivoire, le Mali, la Tunisie avaient aussi embrayé sur ces révolutions. L’Algérie aussi n’était pas en reste. Elle a vécu ses propres évènements. Il y a eu des centaines d’émeutes qui ont éclaté un peu partout sur le territoire national. Puis, souvenez-vous de l’appel du Dr Saïd Sadi à la première manifestation pacifique de rue qui a bravé l’interdit qui a duré depuis 2001 dans la capitale Algérienne. Il y a eu par la suite les manifestations hebdomadaires du samedi à l’initiative de la CNCD (La Coordination nationale pour le changement et la démocratie). Si le pouvoir avait réussi à se donner un sursis, c’est parce qu’il a mobilisé tous ses moyens. Plus de 50000 policiers avaient été amassés dans la capitale, tous les axés étaient bloqués, les trains arrêtés et les universités fermées. Parallèlement, l’embellie financière de l’époque aidant, le pouvoir avait augmenté les salaires des forces de répression, de l’armée et a fait glisser l’aspiration du changement politique sur le terrain de la lutte sociale. Les effets de ces manœuvres n’ont pas tardé à être ressentis par les différentes couches sociales, notamment les plus défavorisées, puisque l’inflation n’a épargné aucune bourse. Si l’essentiel de ces révolutions n’ont pas connu un réel aboutissement, c’est parce que, en grande partie, les pays qui les ont vu naître ont énormément souffert d’une part de la destruction de tous les ressorts de la société et de leurs systèmes éducatifs par leurs pouvoirs respectifs, d’autre part, des manipulations et des ingérences étrangères. À contrario, la Tunisie avec un système éducatif performant, une élite consciente et engagée, sans oublier le rôle prépondérant joué par la femme, a su et pu préserver sa révolution et la mener à bon port. Certes beaucoup de choses sont à parfaire, mais un grand pas est déjà fait.

 

 

  • Comment voyez-vous l’impact de ces réseaux sociaux dans le Hirak ? ET comment jugez-vous les arrestations arbitraires durant cette révolution pacifique ?

  • Le pouvoir a tout tenté pour étouffer la révolution. En vain! Il avait essayé au début la division, le peuple a répondu par l’unité, il avait tenté les intimidations, le peuple a répliqué par la détermination, il avait choisi la répression, la riposte était le pacifisme comme seul et unique moyen de lutte.  Il est passé aux arrestations arbitraires, la réponse est unité, détermination et pacifisme jusqu’à la victoire finale. Ceux qu’ils mettent en prison sont de valeureux militants aux yeux du peuple.

 

 

  • Que pensez-vous du fédéralisme ? Peut-il s’appliquer au façonnement de l’Algérie de demain ?

  • Mis à part la France et ses colonies, qui fonctionnent avec la centralisation jacobine, tous les autres pays du monde sont soit des État fédéraux, soit des État unitaires régionalisés. Ce qui a fonctionné en temps de guerre, peut l’être en mieux en temps de paix. L’Algérie a opté durant sa guerre de libération pour un découpage qui s’est basé sur les spécificités géographiques, linguistiques et culturelles pour former les six régions historiques. Une large autonomie avait été alors accordée pour chaque région. C’est la démocratie de proximité. Le citoyen est associé directement à la décision et se sens par conséquent concerné par le devenir de sa région et de la nation. Ce système est le mieux indiqué pour notre pays. Je plaide pour une refondation nationale sur la base de l’État unitaire régionalisé modulable. Notre appartenance à l’espace nord africain est un atout qu’il faudrait valoriser et mettre à profit dans l’intérêt des pays de notre région du monde. La construction fédérale nord-africaine esquissée lors de la conférence de Tanger en avril 1958 doit être parachevée, d’autant plus que c’est un existant historique, pour le grand bien de nos peuples.

 

  • Un dernier mot.

  • La lutte continue.

Interviews tirées dans le mémoire de recherche : Le rôle des réseaux sociaux dans la révolution citoyenne algérienne de 2019 : Une lecture de Facebook et de Youtube comme deux outils de communication politique de M. CHENNIT Nassim à l’université de Paris Nanterre. Avril 2020.

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